Tout le monde sont nés en banlieue.

Si l’argument d’autorité est le fond de cuve de la rhétorique, il y a encore des degrés dans la malhonnêteté et et l’étouffement de l’intelligence.

On est déjà bien bas lorsque Vanessa Buquelquechose sait de source sûre qu’il y a eu une réforme de l’orthographe, puisque sa propre fille écrit désormais « ognons », sans i. (1)

Mais Jean-Frederic Poisson disait ce matin qu’il avait été élevé dans la banlieue nord de Paris, moyennant quoi la confrontation avec Aurore Bergé ne l’effrayait pas. Cet argument d’état civil, dans des contextes où il est encore plus nettement question de tirer le tapis sous les pieds de son interlocuteur, connaît une remarquable carrière. Et avec lui, on touche le fond.

Nadine Morano est née en banlieue. Éric Zemmour est né en banlieue. On s’avisera peut-être un jour qu’il y a bien d’autres raisons à l’engorgement des services de maternité des périphéries des grandes villes que le manque de moyens ou la légèreté procréatrice des populations indigènes. C’est que tout le monde s’organise pour aller naître en banlieue. C’est un mauvais moment à passer, mais ça permet d’avoir le dernier mot sur les plateaux de télévision.

Pourrait-on mieux dire? Et qu’une part de l’énergie et de la vision susceptibles de remodeler ce pays viendra nécessairement de banlieue? Et qu’on n’aura de cesse de les empêcher de s’exprimer?

La banlieuserie est un fait social total. C’est une gestuelle. C’est un langage. C’est une culture. C’est un rapport aux autres, du dedans et du dehors. Et ce sont tant d’autres choses encore. Mais voilà que ce n’est plus qu’une donnée géographique.

Les banlieuserie est une composante identitaire de plein droit. Ou alors, il faut reconnaître une puissance inattendue aux « sous-cultures », si elles sont à ce point capables de faire naître des modes d’expression, de façonner les rapports au monde et de s’articuler parfois si harmonieusement avec les produits des autres substrats culturels. Et voici que des individus, en l’évacuant d’une phrase, revendiquent ce legs mais posent dans le même temps qu’il n’est pour rien dans leur précipité.

C’est enfin une expérience composée dans chacune de ses parties. Qui repose sur l’expérience ouvrière, en elle-même diverse. Sur des histoires migratoires, souvent, irréductibles les unes aux autres. Sur des décrochages géographiques mais aussi sur des ancrages régionaux, aussi divers que les villes ou les arrières-pays où ont pris et à la fois pas pris les greffes. Il y a, du fait de cette infinie complexité, autant de d’identités banlieusardes qu’il y a d’individus. Et voilà qu’il suffit d’un extrait d’acte de naissance pour en rendre compte.

C’est un vol, au fond. L’accaparement par des gens qui n’en ont pas l’usage et en cultivent même le mépris, de quelque chose qui pour d’autres est central, définitoire. Parce que justement c’est central, et qu’en le leur dérobant ainsi, en le leur rendant tout contrefait, réduit à des postures de fier à bras, à des expériences caricaturales de la misère et à des récits controuvés d’ascension sociale, on essaie d’y étouffer la conscience de soi, la fierté authentique, la vertu créatrice.

On ne dit au fond qu’on est né en banlieue que pour que ceux qui y vivent, la vivent, en vivent, ferment leur gueule. Pour étouffer ce qu’ils auraient à dire et la façon surtout dont ils le diraient. Il fallait évidemment que les 2be3 fussent nés en banlieue puisqu’au bout du bout ils devaient surtout servir à essayer de tuer le rap. Depuis ce coup de génie, combien de produits showbiz qui zont eu une enfance difficile mais qu’étaient contents quand même et faisaient chier personne, eux.

On essaie désespérément de saturer de ses singeries un espace dont on se doute bien que l’histoire le réserve à ceux qui nous renverseront. Avec d’autres, encore une fois, mais qu’on ne méprise quand même pas assez, peut-être, pour s’asseoir sur eux de cette façon. Ou alors qu’on prend soin de ne pas mépriser autant, pour que tout ce petit monde ne s’avise pas de la convergence de ses intérêts objectifs.

(1) Ce qui est par parenthèse extrêmement grave. Mais conduit peut-être moins sûrement une mère vigilante genre Vanessa Butruc à exfiltrer sa fille de l’école publique qu’un instituteur qui dirait aux enfants qu’on a les yeux qui pleurent quand on épluche des « zwagnons ».

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