Système

Durant tout le troisième Reich, selon Victor Klemperer (1), « système » signifie République, ou plus précisément Constitution de Weimar. Ce sont d’abord les nazis qui opèrent cette assimilation. Mais elle se répand dans la langue commune, et avec elle la connotation réprobatrice associée. De même, quiconque emploie aujourd’hui le mot « système » au sens frontiste est certain de savoir ce dont il parle, et sait en tout cas que c’est de la merde. De plus en plus nombreux sont les locuteurs qui ont intégré ce mot, avec ce sens, à leur langue.

Sur quelle base intellectuelle, psychologique et même imaginaire la contagion s’opère-t-elle?

Il y a une raison très simple à ce que les cadres du Front National utilisent ce mot : bête affaire de mauvaise foi.

Le cœur du parti, ce sont des élites défroquées. Anachroniques, incompétentes, psychologiquement aussi fragiles que dangereuses, elles cherchent à la frustration de ne pas occuper les positions dominantes pour lesquelles elles se sentaient nées une explication qui relève de l’injustice. C’est-à-dire qui leur épargne le questionnement de leurs mérites et de la certitude de leur bon droit.

Une injustice suppose un agent. Mais la mauvaise foi suppose l’auto-dissimulation. Et puis on semblerait sombrer dans la paranoïa, renouer avec l’histoire sanglante, si l’on désignait nommément des personnes ou des catégories. « Système » a justement ce qu’il faut d’indécision dans les contours. Il esquisse sans la désigner cette force opiniâtre à nous exclure. On peut le personnifier, comme lorsqu’on dit qu’ « il s’est défendu » à travers la candidature d’Emmanuel Macron. On tient une cause à ses frustrations sans avoir à analyser lucidement la réalité.

La dissémination du mot dans son acception frontiste s’explique dès lors de deux façons assez simples. Par l’existence d’une mauvaise foi similaire dans d’autres catégories de la population. Par le fait qu’il y a des gens qui vivent de vraies injustices et qui, pour une raison ou pour une autre, ne parviennent pas à se les expliquer.

Et c’est ainsi que le FN, qui n’est au fond qu’un organe de reconquête du pouvoir au profit d’anciens privilégiés sortis de l’histoire, parvient par le truchement de « système » à séduire ceux qu’ils écraseraient si leurs prétentions étaient satisfaites.

Ce mécanisme-là, tout le monde le comprend plus ou moins. Ses agents même en ont sourdement conscience. Mais ce qui est frappant, c’est que Klemperer n’en parle pas.

Ce qui retient son attention, c’est que « système » renvoie à trois idées : raison, complexité, abstraction. C’est cela qu’on rejette quand on l’emploie exclusivement en mauvaise part, comme c’est de plus en plus la cas aujourd’hui, y compris chez nombre des candidats à la présidentielle, et parmi les premiers.

Le désir d’humilier la raison ressort dans l’opposition nazie entre « système » et « organique ». Le premier, ce sont les arguties, les nœuds au cerveau. Le second, le domaine de l’intuition immédiate, qui débouche sur la croyance et l’extase mystique face au Führer. Cette heureuse simplification tient pour beaucoup au parti unique, à l’effacement de toute complexité aussi bien dans les institutions que dans l’offre partisane. Enfin, si le régime nazi, naturellement techniciste et obnubilé d’organisation, rejette «système», c’est que le mot tient au sol par un de ses versants (système hydraulique, ferroviaire…) mais a encore plus volontiers tendance à s’élever vers l’intangible, les limbes de la pure intellectualité ( système philosophique).

Ce que « système » veut humilier, au fond, c’est donc la démocratie.

C’est le choix rationnel contre le choix romantique, cet espèce de pis-aller exigeant mais heureux – infiniment plus heureux que l’abandon à ses instincts – qu’ont résumé tant de formules paradoxales : de tous les systèmes le pire, à l’exception de tous les autres ; le moins probable et le seul possible…

C’est l’évidence qu’il faut des organisations complexes face à un monde complexe. Mais aussi l’effort d’expliquer chaque étape de cette complexité, d’y former l’oeil et la main de tous pour en contrôler les dérives possibles. Au final, chacun sait qu’il n’y eut jamais plus pléthorique, sibyllin et inefficace que les régimes construits sur le rejet des complexités démocratiques.

C’est enfin l’acceptation de l’indirect, ou même, si l’on me permet, d’une forme de transcendance. Non, je ne peux pas mettre le Président à la poubelle du jour au lendemain. Et il n’est probablement pas souhaitable que je puisse, avec 499 999 amis, provoquer un référendum ou bloquer une loi. De mon désir à la réalité, il n’y a pas de canal direct. Ce qui me garantit de ne pas devenir prisonnier du désir des autres, mais aussi de ce que j’aurais cru être mon désir et qui n’est qu’une pulsion ou une suggestion.

En fait, « système » fait à la démocratie, dans l’idée de la faire voler en éclat, la même demande qu’on adresse à ceux qui disent nous aimer ou à ceux qui se prétendent de gauche. Car « Il n’y a pas d’amour, mais seulement des preuves d’amour ». Et de même que la gauche, la démocratie doit se manifester, et pas seulement se proclamer.

Si je pense cependant à une preuve tangible de démocratie, il me vient immédiatement à l’esprit la phrase de Desproges sur l’URSS, qui produisait annuellement une chaussure pointure 43 et une bombe atomique par habitant. Voilà du concret.

Et en voilà encore, trouvé sur le site officiel de la Mairie de Beaucaire, conquise en 2014 par le frontiste Julien Sanchez : « Hélas, les Maires n’ont pas encore le pouvoir de juger, de mettre en prison, de déchoir de la nationalité ou d’expulser du territoire national les racailles qui devraient l’être. »

Bien des preuves de démocratie, celles que l’on semble demander en tout cas, sont en fait très exactement ce qu’on appelle la dictature.

(1) Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich.

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